Critiques
TEXTES CRITIQUES
Conférence Marc Antoine Bourdieu
Politique des corps entre Science et fiction
Métamorphose des corps
Métamorphoses des corps chez Edi DUBIEN
Figures d’une autre adolescence ?
« Le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position…c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède ». (1)
(1) Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein » – Paris, Seuil, 2001, p.193
Mon travail de recherche s’appuie sur les possibles articulations entre Art, Danse et Psychanalyse. J’organise des Rencontres depuis 2017 sur ces thèmes à Espace Analytique, association psychanalytique, dont je suis membre, en invitant des artistes, des chorégraphes, des chercheurs à venir dialoguer cette intersectionnalité avec la psychanalyse.
J’ai souhaité présenter le travail d’Edi DUBIEN aujourd’hui dans cette journée consacrée à la politique des corps car son œuvre met en lumière un monde fragile et la vulnérabilité de ses habitants.
A travers ses dessins, ses peintures et ses sculptures, il donne une place singulière aux êtres les plus fragiles : les enfants, les adolescents, les animaux, mais aussi toutes les formes de vie que notre monde contemporain tend parfois à reléguer à ses marges.
L’expérience artistique qu’il propose est profondément autobiographique, presque autofictionnelle. Mais à travers les métamorphoses des êtres qu’il peint ou sculpte, son œuvre déborde largement l’histoire personnelle. Elle vient nous parler et parfois même nous regarder, dans la singularité de nos propres histoires.
C’est cela qui a motivé la rencontre riche et très intéressante que nous avons eue l’an dernier, lorsque Edi DUBIEN était venu dialoguer autour de son travail.
Je souhaite ici le remercier chaleureusement pour la confiance qu’il m’accorde en me permettant d’évoquer aujourd’hui, devant vous, certains aspects de son parcours personnel et artistique tels que je les ai entendus résonner.
Pour entrer dans l’univers d’Edi DUBIEN, je propose de suivre l’un des fils qui traverse son œuvre : celui des métamorphoses des corps adolescents qu’il dessine.
I – Rêver l’adolescence, entre gravité et désir d’envol
Edi Dubien artiste contemporain peint, dessine et sculpte depuis plus de quinze ans. Il a aujourd’hui acquis une reconnaissance nationale et internationale. Il est exposé régulièrement dans les institutions culturelles, ses œuvres ont rejoint les collections permanentes des musées nationaux : Centre Pompidou, musée de la Chasse et de la Nature, Musée d’Art Contemporain de Lyon et bien d’autres.
Il a une exposition personnelle qui a commencé cette semaine chez son galeriste Alain Gutharc à Paris.
Le nom de l’exposition est Comme un Oiseau.
Avant d’entrer dans l’univers d’Edi DUBIEN, j’ai voulu rappeler le nom de quelques-unes de ces œuvres qui vont nous plonger dans les questions qu’il travaille :
« Je n’ai plus peur de toi ; Pinocchio et transition ; Des rêves qui parlent ; L’aube de mon corps ; Voir clair dans les champs blancs où vont les renards ; Les cœurs envolés ; Un monde qui s’écroule. »
La question de la métamorphose traverse l’ensemble de son travail, en particulier dans ses représentations d’adolescents :
L’adolescence est parfois décrite comme une mue, à la manière de certains animaux qui changent de peau.
Mais ce que semblent explorer les figures adolescentes d’Edi DUBIEN relève plutôt de la métamorphose : un mouvement plus profond où quelque chose du sujet se transforme tout en gardant la mémoire de ce qui a été.
Les corps semblent suspendus entre deux états, le bas plongé dans une masse sombre et le haut voulant s’élever jusqu’aux nuages.
L’effraction du sexuel dans le corps est perceptible dans l’œuvre, toujours associée à un désir d’évasion.
Les visages graves nous rappellent l’angoisse inhérente à la rencontre avec l’autre.
Ou bien, serait-ce la mort de l’enfance qui génère cette gravité ? pour reprendre les mots de Françoise Dolto.
La tristesse de l’enfant est perceptible laissant doucement penser qu’une rencontre avec une douleur s’est faite bien trop tôt pour lui.
Mais ce désir d’envol laisse aussi entrevoir une possibilité d’affranchissement.
Dans le chapitre 3 des Trois Essais sur la Vie Sexuelle, intitulé :
« Les métamorphoses de la puberté » Freud indique (2) :
« L’une des réalisations psychiques les plus importantes mais aussi les plus douloureuses de la période pubertaire est l’affranchissement de l’autorité parentale [… »
(2) Sigmund Freud, Trois Essais sur la Vie Sexuelle, 1905, trad. J Laplanche et J.B Pontalis, Paris, Gallimard, 1962, p. 151-152, Chap. « Les métamorphoses de la puberté »
Parfois le lien d’attachement ne s’est pas suffisamment constitué ou bien s’est défait bien trop tôt pour qu’un affranchissement puisse opérer.
Là où l’affranchissement est possible, il peut se faire par la rencontre avec l’altérité, un autre corps, ou bien avec une production artistique.
L’adolescent peut y puiser les mots des éprouvés du corps, des émotions, des situations, qu’il reconnait dans une œuvre, mais qu’il ne sait pas encore nommer.
A propos de son film Métamorphoses, transposition du livre d’Ovide, le réalisateur Christophe Honoré déclare :
« L’adolescence est ce moment où parce que on a croisé quelqu’un ou une œuvre d’art, ou un ami, on se dit soudain qu’on va devenir autre. »
Parfois, pour certains autres adolescents, l’affranchissement se réalise au contact de la nature ou d’un animal.
Cette rencontre avec la faune et la flore résonne particulièrement avec l’œuvre d’Edi DUBIEN, pour qui la forêt et ses animaux ont joués le rôle d’un espace tiers.
C’est à ce moment particulier du devenir autre, qu’Edi DUBIEN nous convoque autour du regard de ces œuvres.
L’enfance y est vue au travers de personnages de contes qu’ont rencontré tous les enfants : l’ours Colargol, Blanche Neige, Pinocchio, Bambi.
Ils sont représentés en peluches oubliées, dans un coin, abimées, un peu au rebut, laissées à l’abandon, à qui Edi DUBIEN donne une nouvelle naissance.
Ses dessins nous invitent à entrer dans une forêt mystérieuse et enchantée, un bois tranquille et sombre, à la rencontre d’êtres fantastiques et d’animaux, vivants, entre métamorphose et hybridation.
Les corps sont androgynes ; les animaux, eux, offrent un regard souligné de maquillage, ils portent des accessoires vestimentaires comme : des escarpins, des tutus, des diadèmes.
Un peu comme un enfant aurait joué à se déguiser avec des vêtements trouvés dans une vieille malle, abandonné dans un grenier.
Ils nous transportent dans un rêve où les frontières entre les espèces s’estompent où une métamorphose se prépare.
Dans cette forêt enchantée et sombre, nous ressentons une tension. La perte, l’angoisse, la solitude et peut être la mort, semblent transparaitre dans les yeux clos de ces adolescents.
Comme si, peut-être trop tôt, avait surgit une vérité silencieuse ou bien la sidération d’une violence éprouvée dans la chair de l’enfant.
Une gravité profonde traverse l’œuvre d’Edi DUBIEN. Il nous fait cheminer entre beauté et profondeur comme dans une rêverie éveillée.
Lors de son exposition S’éclairer sans fin au musée de la Chasse et de la Nature, Edi DUBIEN, avait installé un papier peint constellés de têtes de mort.
Ce mémento mori : N’oublie pas que tu vas mourir est à entendre pour Edi DUBIEN, du côté du cycle de la vie et de l’impermanence des choses. La mort est porteuse de transformation et de métamorphose telle qu’on la rencontre dans la nature.
Avec ses têtes de mort il nous rappelle à la vulnérabilité et la fragilité de nos états, et, au passage du temps sur nos corps. Un rappel à notre finitude à laquelle nous ne voulons pas croire.
« Personne, au fond, ne croit à sa propre mort…dans l’inconscient, chacun est persuadé de son immortalité ».(3)
(3) Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915) dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p.26.
L’intéressant de la métamorphose est dans la mémoire de l’état ancien, elle transforme et produit souvent un reste, parfois c’est une peluche abandonnée dans le recoin d’une chambre d’adulte, souvenir d’un autrefois qui a existé.
Les adolescents d’Edi DUBIEN reflètent la difficulté de s’être incarné dans un corps non désiré, puis traversant l’expérience de la métamorphose, ils renaissent pour se construire à nouveau, soutenu par un désir de vivre, dans un souffle, dans un corps choisi.
Il y a dans toute métamorphose une traversée, une odyssée dont après un long voyage on reviendra changé mais avec la mémoire de ce qui fût.
II La Métamorphose une traversée pour se reconstruire
« J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. » (4)
(4) Ovide, les Métamorphoses, Livre 1, v. 1-2, trad. G. Lafaye, Paris, Les Belles Lettres.
Dans les métamorphoses Ovide, la nymphe Daphnée, après une course effrénée pour éviter un viol, fuie Appolon. Elle implore les dieux de la sauver, ceux-ci apitoyés la métamorphose en arbre, un laurier. Ce nouvel état la sauve d’une rencontre à laquelle elle ne consent pas.
D’un idéal poursuivi par Appolon et jamais atteint ne restera que quelques feuilles de laurier, tressé en couronne, pour symboliser une victoire ou ceindre le front du poète.
Une feuille de « l’or y est » vient symboliser le reste.
L’histoire de Daphné et d’Appolon vient illustrer le concept de sublimation de Freud :
« La sublimation est le processus par lequel l’énergie des pulsions sexuelles est dérivée vers un autre but, non sexuel et socialement estimé ». (5)
(5) Sigmund Freud, Trois Essais sur la Théorie Sexuelle (1905), op.cit., et « Pulsions et destins des pulsions » (1915), dans Métapsychologie, Paris, Gallimard.
Tout comme Daphné trouve un refuge dans l’arbre, Edi DUBIEN se réfugie dans la forêt de son enfance.
Cette enfance a été plus que traumatique : né dans un genre assigné, rejeté dans la toute petite enfance, soumis à la violence et aux coups de l’adulte.
C’est auprès des animaux de sa forêt, qu’Edi DUBIEN se retrouve. Un lieu sûr, un espace où reposer un corps qu’il vivait, alors, comme un « travesti ». Un espace où réfléchir à sa métamorphose, étendu dans les herbes auprès des oiseaux.
C’est le sens de sa peinture des jeunes adolescents, dont le corps est enroulé dans une feuille de lierre ou de fougère. Les végétaux les entourent de leurs branchages comme pour les accueillir et les protéger, d’une violence, ou d’une prédation, celle de l’adulte.
Lors de notre rencontre à Espace Analytique l’an dernier, Edi DUBIEN s’était confié à propos des maltraitances qu’il avait subi dans sa famille, depuis sa petite enfance jusqu’à sa fuite de la maison à 17 ans.
Il subissait régulièrement la violence de son père, tout comme sa mère et son chien. Son chien qui était le compagnon de vie de la grande solitude dans laquelle il se trouvait alors. C’est au fond de sa chambre d’enfant que le chien et lui se consolait des coups reçus.
Parfois dans ses dessins apparait un jeune garçon qui ouvre la bouche d’où sort une matière étrange, une sorte de nuage ou de fumée blanche.
Cette fumée blanche est un cri silencieux suspendu.
Il dit :
« On a ignoré ma parole, on pouvait l’entendre sans l’entendre, elle pourrait déranger… Je fais parler mes personnages, c’est l’enfance blessée que j’évoque, cette « chose » qui sort de mes dessins c’est un cri, c’est un cri pour la vie ».
III Du cri aux larmes : transformer la douleur
Ce cri d’Edi DUBIEN cherchait une adresse, un lieu où sa voix pouvait être entendue, un être à qui l’adresser, là où il n’y avait que le silence.
Un cri qui cherche un regard, le nôtre surement, là où celui d’avant était vide, absent, comme mort. Son cri pour la vie comme il dit, n’est-ce pas celui de l’enfant qui vient au monde signifiant sa présence et son désir de vivre en appelant l’autre. Un cri pour une nomination là où l’adulte n’a pas pu l’inscrire.
Un cri qui cherche à être entendu.
« Qui entend ce cri que nous n’entendons pas, à qui s’adresse-t-il ? » (6) demandait Lacan en faisant référence au tableau de Munch.
(6) Jacques Lacan, le séminaire « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » 1964-1965, Leçon du 17 mars 1965, Seuil.
Ce cri indique un point indicible dans le corps. Car pour dire ce qui a fait trauma, il faut parfois inventer un langage capable de parler de ce qui s’est inscrit dans la chair.
C’est de son art que se soutient alors la parole d’Edi DUBIEN, dans une langue singulière qui tente de dire ces traversées.
Après le cri viennent les larmes.
Ovide nous rappelle le chagrin et le deuil des Héliades, les sœurs de Phaéton, foudroyé par Zeus pour avoir osé conduire le char du soleil, provocant des cataclysmes sur la Terre.
Les sœurs pleurent de désespoir durant plusieurs mois au pied de son tombeau. Devant ce deuil qui ne peut trouver sa solution, Zeus les transforme en peupliers, sous l’effet de la métamorphose, leur douleur, leurs larmes se solidifient en gouttes d’ambre qui coulent au pied de l’arbre.
Il y a transformation et un reste, l’ambre.
Toute métamorphose laisse un reste.
La métamorphose des Héliades est une métaphore du travail de deuil, là où elles étaient figées dans leur chagrin, elles se transforment en arbre, symbole de la vie qui va reprendre avec le passage des saisons.
L’ambre vient signifier ce qui reste de ce travail. Les pleurs des Héliades.
Dans ses dessins, les larmes d’Edi DUBIEN tombent sur le sol et donnent naissance à la vie. Les oiseaux et les petits animaux viennent s’y désaltérer.
Les larmes de son enfance se métamorphosent alors en rivière, au bord de laquelle la vie reprend.
Sa sculpture barque est une arche de Noé dans laquelle il embarque tous les animaux de son enfance. Ses larmes bleues tissent un lien puissant entre lui et les êtres présents dans cette embarcation, pour les conduire vers une autre rive, une rive où la vie est possible.
Il nous dit :
« Mes larmes sont des larmes protectrices qui donnent la vie, plus que des lames de tristesse »
IV Remonter Des Enfers, Métamorphose d’un poète et d’un artiste.
Il n’y a pas de métamorphose dans le mythe d’Orphée sauf à penser qu’il s’agit de la grande métamorphose de la vie, depuis la naissance jusqu’à la radicalité de la mort.
Après avoir traversé les enfers et perdu Eurydice une seconde fois, en s’étant retourné et ayant regardé cet amour qu’il n’a pu re-gardé, Orphée remonte à la surface du monde.
Ovide nous dit :
Il s’assoit dans une prairie.
Il prend sa lyre et fait entendre son chant.
Alors les arbres ploient vers lui. Les animaux s’approchent et l’entourent.
Autour de son chant une communauté se forme.
Il n’est plus seul dans son chagrin et sa perte. Son lamento est entendu.
Orphée devient poète.
Edi DUBIEN est revenu des enfers pour laisser derrière lui l’enfance douloureuse et devenir un artiste au contact de la nature et dont les animaux sont devenus sa muse.
Il a connu deux naissances : la première en 1963 et la seconde en 2014, lorsqu’un jugement a modifié son état civil pour lui permettre d’être reconnu comme homme dans la société.
C’est lors de cette deuxième naissance que son travail artistique à commencer à être reconnu, quand son identité a correspondu au corps de son désir.
Il dit :
« Ni les coups, ni la culpabilité que se traîne chaque enfant mal traité ne m’a empêché de créer et de faire ma transition… »
Edi DUBIEN a rencontré une psychanalyste. Comme Orphée, guidé par Amour, Edi DUBIEN, soutenu par l’amour de transfert, a fait un long voyage avant d’arriver à sa décision de transition.
Il a dû retraverser beaucoup de territoires hostiles et menaçants de son histoire, et Cerbère, pour lui, s’est endormi à tout jamais.
Sa transition, intervenant au terme de son analyse, a permis une naissance à une création artistique reconnue.
Elle n’a pas asséché sa créativité, bien au contraire, son travail analytique, l’a plutôt autorisé, de lui-même, puis de quelques autres, à exercer son art.
Cette démarche était une nécessité vitale, un enjeu de survie psychique, presque biologique, dont l’issue fût de choisir la vie pour renaitre dans un autre corps.
A un journaliste il déclare :
« Le corps est important, j’ai été enfermé dans un corps pendant très longtemps ; je n’ai pu mener ma transition qu’a 50 ans, j’étais en prison, je ne me mettais pas au soleil, je n’ai jamais senti le vent sur mon corps… »
L’enseignement de Lacan, souvent articulé aux œuvres d’art, a ouvert un champ de pensée et de réflexions au cœur de notre contemporain.
« Il y a des normes sociales faute de toute norme sexuelle » (7) en reprenant cette affirmation de Freud, pour qui il n’y a pas de différence sexuelle dans l’inconscient.
(7) Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XX : Encore, Paris, Seuil, 1975
Les portraits de ces jeunes adolescents, représentent ce que l’artiste n’a jamais cessé d’être dans son for intérieur, depuis sa toute petite enfance. Un récit onirique où la métamorphose des corps est centrale ; ils racontent une adolescence, qu’il n’a pas pu vivre en tant que garçon, empreinte de nostalgie et de solitude.
Vivre dans le corps qui correspond à ce qu’il a toujours été, a du fait de cette expérience, autorisé Edi DUBIEN à une prise de position forte, poétique et politique, contre la violence exercée sur les êtres les plus faibles et les plus vulnérables : pour lui, les enfants, les adolescents, les femmes, les êtres différents, les animaux et la nature.
V L’art comme espace de symbolisation
Là où était la désolation, Edi DUBIEN, en effectuant un geste artistique, bien loin d’une préoccupation esthétique, a engagé un renversement de position, soutenu par une nécessité radicale de survie psychique pour rejoindre une autre rive qu’il a pu enfin atteindre.
Son travail artistique – en mettant des mots autour de la béance du trauma – tente d’élaborer une solution constructive et créative, relançant dans un souffle de vie son désir. Car c’était bien pour lui, question de vie ou de mort, raison essentielle de son engagement dans l’art.
Freud évoque les productions de l’artiste qui permettent l’ouverture à un possible remaniement subjectif par les voies de la création.
Ainsi l’œuvre artistique devient un compromis entre ce qui ne peut pas se dire et le partageable. L’artiste produit une œuvre, diffusée dans le public, qui circule, exposée au regard.
Il transforme ce qui a été exclu du discours, il nous donne à voir clair, il trouve un chemin et une langue pour parler du Réél dans sa dimension traumatique.
Le travail artistique d’Edi DUBIEN vient nous montrer qu’une transformation de la souffrance personnelle peut s’étendre plus largement et parler au plus grand nombre d’entre nous au travers de ces œuvres que nous pensons regarder mais qui en fait nous regardent.
En les regardant elles semblent venir nous inviter à la rencontre de nos propres métamorphoses.
A travers ces figures d’enfants, d’adolescents et d’animaux, l’œuvre d’Edi DUBIEN semble suivre un mouvement de transformation.
Les corps y traversent la gravité, la douleur, cherche un langage, le cri devient souffle et les larmes elles-mêmes se métamorphosent en source de vie.
Ce qui était resté silencieux dans l’enfance trouve une forme et une adresse, un lieu pour être entendu.
C’est peut-être à cet endroit que l’art et la psychanalyse se rencontrent.
L’art comme métamorphose du Réel
Les métamorphoses dont parle Ovide sont des traversées qui transforment les êtres, en dépassant un état qui a été, pour renaitre autrement, en gardant mémoire de ce qui fût.
La mort d’Orphée nous conduit peut-être à cet endroit.
Massacré par les bacchantes, sa tête coupée tombe à la mer et dérive avec sa lyre jusqu’à Lesbos, l’île de la grande poétesse Sapho.
Ultime traversée d’Orphée où son désir va persister.
L’œuvre d’Edi DUBIEN semble suivre le mouvement d’Ovide : les larmes deviennent rivière, la douleur devient animal maquillé, l’enfance blessée se rêve dans une autre adolescence.
L’artiste nous montre qu’une autre destinée est possible à ce qui a fait douleur.
Pour conclure cette traversée, nous pouvons affirmer que l’art vient traiter quelque chose du réel et du trauma en produisant un objet.
A la question posée à Edi DUBIEN de savoir ce qu’il aimerait être dans une autre vie, si jamais la métempsychose existait, il répondait :
« Je ne sais pas on a tellement de belles choses à incarner. Un arbre, un renard, une coccinelle ou une libellule… »
« Le poète fait la même chose que l’enfant qui joue : il créé un monde de fantaisies, qu’il prend très au sérieux, c’est-à-dire qu’il investit de grandes quantités d’affects, tout en distinguant bien ce monde du réel ». (8)
(8) Sigmund Freud « Le poète et l’activité du fantasme », (1908), L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p.35
Peut-être est-il permis de penser également que dans une analyse, il pourrait y avoir métamorphose d’une mauvaise rencontre qui a été, et qui viendrait alors s’inscrire autrement du côté du désir, pour le sujet de l’inconscient.
Marc Antoine BOURDEU
Psychanalyste
Membre d’Espace Analytique
Collection art Moderne & contemporain – Vénissieux
Le dessin ne porte pas de titre. Aucun indice ne nous est donné. Nous voyons une très jeune personne, un enfant sur le chemin de l’adolescence. Le corps chétif est en mouvement, il nous retour le dos ou bien s’apprête à se retourner vers nous. Son dos est surmonté d’une grande feuille de fougère. À la manière d’une aile – celle d’un ange – le jeune humain se végétalise. La tige de la fougère prolonge sa nuque délicate. Comme nous pouvons l’observer dans plusieurs autres œuvres d’Edi Dubien (né en 1963, vit et travaille entre Vendôme et Paris), l’enfant appartient pleinement au domaine du vivant. Il y existe en alliance symbiotique avec les différents règnes : minéraux, végétaux, animaux. Les corps mêlés y sont souvent en transition dans la fabrication de nouvelles alliances vivantes.
Les corps en transition appartiennent à l’histoire intime de l’artiste qui a fait le choix de faire sa transition de genre en dehors de la ville, près des bois, des champs et des rivières. N’y voyez rien de bucolique. Loin de la ville, Edi Dubien prend le temps de renouer avec son corps et avec le vivant d’une manière plus globale. Vivre dans la transition à l’écart des bruits du monde, c’est vivre dans une zone de liberté, de choix, de sécurité, de sérénité et de résistance. Un espace entre qu’Edi Dubien fabrique depuis son enfance pour définir en lui et par lui-même son devenir. Un devenir résolument vivant. Dans cet espace immense se déploient les arbres, les rivières, les herbes, les animaux, les oiseaux, les insectes, les fleurs, le vent. Ielles sont ses allié.es. Ielles composent une communauté affectueusement symbiotique où chacun.e est dépendant.e de l’autre. Une communauté où chacun.e prend soin l’un.e de l’autre. Edi Dubien peint, dessine et sculpture la tendresse qui inonde le vivant lorsqu’il est protégé, compris et aimé. Les œuvres apportent une incarnation visuelle et physique à ces relations fusionnelles. Pourtant, nous décelons aussi une tristesse, parfois une amertume, des larmes, un regard songeur, une pointe de nostalgie ? Ce sentiment traverse son œuvre. La tristesse inhérente de la violence vécue par l’artiste, mais aussi par la communauté tout entière, est progressivement devenue une terre fertile.
Edi Dubien métamorphose la tristesse en un élan vital. Un élan générateur de relations transespèces, des amours hybrides, des corps pluriels. De l’enfant au jeune homme, l’artiste représente des organismes performatifs. Un humain aux mille natures dont l’enveloppe corporelle infuse dans le vivant. Un corps qui se donne la possibilité de devenir autre, d’aller à la rencontre, d’embrasser ou d’enlacer ce que nous avons trop longtemps mis de côté. Edi Dubien fait exploser l’opposition entre ce qui serait la nature d’un côté et la culture de l’autre. Ici tout est réuni dans une même circularité, une même métamorphose éternelle et intemporelle. L’artiste écarte aussi la notion de sauvage au profit d’un vivant hospitalier, bienveillant, protecteur, abondant, réconfortant. Un écosystème où tous les êtres se reconnaissent. Alors, ses œuvres nous (r)appellent avec douceur et puissance. Elles nous affectent durablement. À leur contact, nous comprenons et nous nous souvenons que nous appartenons toustes à une même communauté vivante, vulnérable, sensible et mouvante.
Julie Crenn
Texte commandé par le Centre d’art Madeleine-Lambert, Vénissieux, 2021
> Lire sur le site de Julie Crenn
L’homme aux mille natures
Mac Lyon – Musée d’art contemporain de Lyon
Commissaire d’exposition Matthieu Lelièvre
Ma Barbe nait comme le printemps
Julie Crenn
Critique d’art et commissaire d’expositions
Sain & sauf
5 septembre 2020
Galerie Alain Gutharc, Paris
L’écologie n’a pas seulement pour objet le réchauffement climatique, le recyclage ou l’énergie solaire, elle n’a pas seulement à voir avec les relations quotidiennes entre humain.e.s et non-humain.e.s. Elle a à voir avec l’amour, la perte, le désespoir et la compassion. Avec la dépression et la psychose. Avec le capitalisme et ce qui pourrait exister après le capitalisme. Avec l’étonnement, l’ouverture d’esprit et l’émerveillement. Le doute, la confusion et le scepticisme. Les concepts d’espace et de temps. Le ravissement, la beauté, la laideur, le dégoût, l’ironie et la douleur. La conscience et la perception. L’idéologie et la critique. La lecture et l’écriture. La race, la classe et le genre. La sexualité. L’idée du moi et les étranges paradoxes de la subjectivité. Elle a à voir avec la société. Elle a à voir avec la coexistence.
Dans la Californie de la fin des années soixante-dix, des groupes d’hommes gays décident de tourner le dos à l’hétérocentrisme afin de redéfinir leur orientation sexuelle sous l’angle du paganisme et renouer ainsi avec une identité plus fluide. Ce sont les Radical Faeries, qui comme les écoféministes, vivent en communauté, se positionnent contre le patriarcat et veulent déconstruire collectivement les schèmes de la domination avec l’idée d’appréhender le monde autrement et faire apparaître une nouvelle écologie des relations entre humain.e.s et non-humain.e.s.
Ces communautés s’inspirent des spiritualités traditionnelles amérindiennes et se rassemblent périodiquement pour célébrer une des huit fêtes païennes de l’année dans des lieux appelés sanctuaires qui sont la plupart du temps des endroits isolés dans la nature. En posant les gestes d’une nouvelle relation avec le vivant, ces hommes ne veulent plus performer une masculinité hégémonique hétérocentrée toxique, celle que théorisent au même moment des chercheur.e.s australien.ne.s comme Raewyn Connell en créant le concept de masculinité hégémonique définie comme la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes.
(the ecological thought, Timothy Morton, Harvard University Press, 2010, La Pensée écologique, Timothy Morton, traduit de l’anglais par Cécile Wajsbrot, éditions Zulma, février 2019)
(R.W. Connell, Masculinities, Cambridge, Polity Press ; Sydney, Allen & Unwin ; Berkeley, University of California Press, 1995)
(Donna Haraway dessine une nouvelle position qui rejette la dichotomie occidentale nature/culture car nature et culture sont si étroitement liées qu’elles ne peuvent être séparées.)
Les Radical Faeris sont heureusement plus intéressé.e.s à jeter les bases d’une nouvelle écologie basée sur une meilleure relation avec ce que nous nommons idéologiquement la nature et que Donna Haraway nomme natureculture. Ce sont les prémisses d’une écologie queer (Queer ecology) où les différentes subjectivités sont envisagées à travers les relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres, plutôt qu’en rapport à un référant anthropocentrique.
Depuis l’enfance, Edi Dubien construit un lien privilégié avec les autres expressions du vivant non-humain.e.s, les animal.e.s et les végétal.e.s. Il a pu trouver réconfort et compréhension à leurs côtés quand les humain.e.s le rejetaient car son corps ne répondait pas aux critères normatifs de représentation de la masculinité en cours dans la société. Edi Dubien apprit alors que les humain.e.s étaient enfermé.e.s dans des représentations étroites et qu’elles étaient prêtes à les imposer avec une violence sans limite.
C’est lors de ses fugues dans la nature qu’il a appris à panser ses blessures et construire, une masculinité respectueuse des autres formes du vivant, très éloignée de la norme imposée par les dominant.e.s. Il a appris dans ces moments privilégiés que la nature n’était pas cet endroit qui séparait les humain.e.s des autres vivant.e.s mais bien au contraire, un espace plein de ressources et de diversité où tout est interconnecté. Le contraire même de ce que la science a décrit pendant des siècles, en affirmant comme fait naturel l’ordre patriarcal sur la base duquel l’espèce humaine se serait constituée comme communauté, au nom de son caractère de miroir de la nature.
C’est un tout autre miroir que nous tend Edi Dubien dans ses dessins, peintures et sculptures où nous percevons autant de figures excentrées et mobiles d’une autre humanité rejetant l’idée d’un sujet cohérent comme origine mais cherchant plutôt un langage commun pour de nouvelles connexions avec les autres expressions du vivant. Les expositions d’Edi Dubien sont des espaces où la dénaturalisation des catégories binaires héritées de la modernité opère au profit d’une invraisemblable multitudes de formes et récits spéculatifs. Apparaissent alors des alliances qui interrogent notre capacité à construire des relations qui ne soient plus fondées sur un rapport de domination anthropocentré.
Les corps des jeunes hommes fusionnent avec des fougères dans un territoire où les animal.e.s nous apparaissent parfois fardé.e.s, ou vêtues avec des vêtements humain.e.s. Une mimèsis qui opèrent dans tous les sens, puisque les corps humain.e.s se végétalisent, que les animal.e.s s’humanisent ou que les végétal.e.s s’organisent. Si nos corps comme notre sexe ou notre genre sont construits, il suffit peut-être d’en modifier les matérialités pour que de nouvelles corporéités apparaissent et reformulent enfin une autre relation au vivant.
( Le terme « écologie queer » fait référence à une constellation de pratiques interdisciplinaires qui visent, de différentes manières, à perturber les articulations discursives et institutionnelles hétérosexistes dominantes de la sexualité et de la nature, et aussi à réimaginer les processus évolutifs, les interactions écologiques et les politiques environnementales à la lumière de la théorie queer. » Sandilands, Catriona Queer Ecology : Keywords for environmental studies » NYU Press )
Sain & sauf
5 septembre 2020
Galerie Alain Gutharc, Paris
Le travail d’Edi Dubien ne s’est jamais laissé prendre à un ordre du jour plus ou moins programmé. il joue au contraire avec l’expérimentation, l’inassigné, bref l’impossible c’est à dire le refus du modèle, de l’identique et du probable.
Avec tendresse, il recherche l’utilisation sans contraintes d’une liberté d’autant plus précieuse et toujours préservée dans l’ensemble de son travail. Il rejoint en cela une sorte d’utopie concrête toujours liée à son imaginaire et qu’il faconne à travers les dessins (peut etre le medium le plus connu de son travail ) mais aussi les peintures, la sculpture et les installations, autant de projets désirants portés par une force d’ouverture constante chez Edi Dubien. L’artiste renouvelle à son compte l’aventure de l’art moderne, en puisant dans son rapport aux formes et à la nature, une certaine ferveur pour conquérir un espace qui lui est propre.
L’appropriation des êtres, des objets peints et la constante communion entre l’oeuvre et la nature se retrouve avec la série Sain et Sauf, qu’il présentera à la galerie Alain Gutharc en septembre 2020. Cette succession d’oeuvres qu’elle soit animale, végétale ou humaine, dépasse évidement le cadre du portrait, de l’auto-portrait et plus généralement de la figuration. Edi Dubien y propose une suite de variations qui lui permet des interpretations différentes pour chaque medium. Il y présente des peintures – deux portraits d’animaux, mi-tendres mi ironiques avec pour titre Blaireau, histoire naturelle, et Chevreuil et des bas-reliefs d’Hommes cassés-Herbier, bustes de plâtres enrichis ou plutôt imprégnés de végétations et d’un Jeune homme Trans. La suite “narrative” de dessins sur papier canson sepia ou de couleur, est façonné de crayon, d’aquarelle, d’encre, d’acrylique diluée et de coulures. L’artiste reprend là encore les thématiques de l’enfance et de l’adolescence, parfois maltraitée parfois fragmentée, le plus souvent cachée. L’imaginaire envahit aussi son Ex Voto, installation d’un grand tepee de bois noirci aux têtes de lièvre dressées vers les nuages. Enfin, au sol, une nuée de petits lapins s’amusent encore face à de sombres canons.
La bienveillance et l’empathie sont des repères de plus en plus présents dans le travail d’Edi Dubien. Oubliant les zones d’ombre qui ont jalonné son parcours et sa colère qu’il a su transformer en rage créatrice, il aborde aujourd’hui le champ du récit comme une gigantesque narration avec ses anges et ses fantasmes. Autodidacte, Edi Dubien a appris du romantisme, du classicisme, du symbolisme et d’autres courants sans jamais répéter aucun modèle.Il a ainsi renversé les signes de tous les courants dont il s’est nourri. Aujourd’hui, son oeuvre traduit pleinement le besoin de cet artiste singulier de n’obéir qu’à sa propre audace et il y réussit pleinement.
Françoise Docquiert
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Nom de l’expo ou du contexte de la critique ???
Ecology isn’t just about global warming, recycling, and solar power-and also not just to do with everyday relationships between humans and nonhumans. It has to do with love, loss, despair, and compassion. It has to do with depression and psychosis. It has to do with capitalism and with what might exist after capitalism. It has to do with amazement, open-mindedness, and wonder. It has to do with doubt, confusion, and skepticism. It has to do with concepts of space and time. It has to do with delight, beauty, ugliness, disgust, irony, and pain. It has to do with consciousness and awareness. It has to do with ideology and critique. It has to do with reading and writing. It has to do with race, class, and gender. It has to do with sexuality. It has to do with ideas of self and the weird paradoxes of subjectivity. It has to do with society. It has to do with coexistence. [1]
Timothy Morton
In California at the end of the seventies, groups of gay men decided to turn their backs on heterocentrism in order to redefine their sexual orientation through the prism of paganism and thus reconnect with a more fluid identity. They are the Radical Faeries, who like the ecofeminists, live as a community, position themselves against patriarchy and want to collectively deconstruct the models of domination with the idea of grasping the world differently and establish a new ecology of relations between the human and the non-human.
These communities find inspiration in traditional forms of native American spirituality and assemble periodically to celebrate one of the eight pagan holidays of the year in sites termed sanctuaries that usually are isolated areas found in nature. By establishing the gestures of a new relationship with the living, these men no longer want to perform a toxic, hegemonic, heterocentered masculinity, which was simultaneously the object of theoretical research by Australian scholars such as Raewyn Connell, defining the concept of hegemonic masculinity as the configuration of gender practices aimed at maintaining the perpetuation of the patriarchy and the domination of men over women [2].
Fortunately, the Radical Faeries were more interested in laying the foundation for a new ecology based on a better relationship with what we ideologically term nature and which Donna Haraway calls natureculture [3]. They are the premise for a Queer ecology [4] where different subjectivities are perceived through the relations they engage in with one another and with others, rather than in relation to an anthropocentric referent.
Since childhood, Edi Dubien has built a privileged link with other forms of non-human beings, animals and the vegetal. He found solace and understanding in their company when humans would reject him because his body did not conform to the normative criteria for a representation of masculinity at work in society. Edi Dubien then learned that humans had closeted themselves inside narrow representations and were ready to impose them with an unbounded violence.
It’s over the course of running away inside nature, again and again, that he learned how to heal his wounds and construct a masculinity that would be respectful of other forms of life, far removed from the norm imposed by those who dominated. He learned during such moments that nature wasn’t a place that separated humans from other living forms but on the contrary a place filled with ressources and diversity where everything is interconnected. The opposite of what science described over centuries when it stated that the patriarchal order was the nature of things, and on which the human species constituted itself as a community, entitled by having deemed itself the mirror of nature.
It’s a very different mirror that Edi Dubien puts forward in his drawings, paintings and sculptures in which we perceive remote and mobile figures from another humanity rejecting the idea of a coherent subject as origin, searching instead for a common language so as to make new connections with other expressions of the living. Edi Dubien’s exhibitions are spaces where the denaturalization of binary categories inherited from modernity operates for the benefit of an unlikely multitude of forms and speculative tales. Alliances then appear that question our ability to build relationships that are no longer based on anthropocentered domination.
The bodies of young men meld with ferns in a territory where animals appear to us wearing make-up, wearing human clothes. A mimesis operating in every direction since all human bodies become vegetal or that animals humanize themselves, or again that vegetal forms coalesce. If our bodies, as with our sex or gender, are a construction, it should perhaps suffice to modify its materialities so that new corporealities appear and reformulate at last another relationship to the living.
1- Timothy Morton, The Ecological Thought, Harvard University Press, 2010.
2- R.W. Connell, Masculinities, University of California Press, 1995.
3- Donna Haraway argues for a new position which rejects the western dichotomy of nature/culture because they are intimately linked that they cannot be separated.
4- The term ‘queer ecology’ refers to a constellation of interdisciplinary practices which aim in different ways to perturb the discursive and institutionally heterosexist articulations dominant in nature and sexuality, as well as rethinking the evolutionary processes, ecological interactions and environmental policies in light of queer theory. See Catriona Sandilands, “Queer Ecology”, in Key Words for Environmental Studies, NYU Press, 2016.
Voyage d’un animal sans mesure
21 septembre – 19 novembre 2017
Le travail d’Edi Dubien ne s’est jamais laissé prendre à un ordre du jour plus ou moins programmé. il joue au contraire avec l’expérimentation, l’inassigné, bref l’impossible c’est à dire le refus du modèle, de l’identique et du probable.
Avec tendresse, il recherche l’utilisation sans contraintes d’une liberté d’autant plus précieuse et toujours préservée dans l’ensemble de son travail. Il rejoint en cela une sorte d’utopie concrête toujours liée à son imaginaire et qu’il faconne à travers les dessins (peut etre le medium le plus connu de son travail ) mais aussi les peintures, la sculpture et les installations, autant de projets désirants portés par une force d’ouverture constante chez Edi Dubien. L’artiste renouvelle à son compte l’aventure de l’art moderne, en puisant dans son rapport aux formes et à la nature, une certaine ferveur pour conquérir un espace qui lui est propre.
L’appropriation des êtres, des objets peints et la constante communion entre l’oeuvre et la nature se retrouve avec la série Sain et Sauf, qu’il présentera à la galerie Alain Gutharc en septembre 2020. Cette succession d’oeuvres qu’elle soit animale, végétale ou humaine, dépasse évidement le cadre du portrait, de l’auto-portrait et plus généralement de la figuration. Edi Dubien y propose une suite de variations qui lui permet des interpretations différentes pour chaque medium. Il y présente des peintures – deux portraits d’animaux, mi-tendres mi ironiques avec pour titre Blaireau, histoire naturelle, et Chevreuil et des bas-reliefs d’Hommes cassés-Herbier, bustes de plâtres enrichis ou plutôt imprégnés de végétations et d’un Jeune homme Trans. La suite “narrative” de dessins sur papier canson sepia ou de couleur, est façonné de crayon, d’aquarelle, d’encre, d’acrylique diluée et de coulures. L’artiste reprend là encore les thématiques de l’enfance et de l’adolescence, parfois maltraitée parfois fragmentée, le plus souvent cachée. L’imaginaire envahit aussi son Ex Voto, installation d’un grand tepee de bois noirci aux têtes de lièvre dressées vers les nuages. Enfin, au sol, une nuée de petits lapins s’amusent encore face à de sombres canons.
La bienveillance et l’empathie sont des repères de plus en plus présents dans le travail d’Eli Dubien. Oubliant les zones d’ombre qui ont jalonné son parcours et sa colère qu’il a su transformer en rage créatrice, il aborde aujourd’hui le champ du récit comme une gigantesque narration avec ses anges et ses fantasmes. Autodidacte, Edi Dubien a appris du romantisme, du classicisme, du symbolisme et d’autres courants sans jamais répéter aucun modèle.Il a ainsi renversé les signes de tous les courants dont il s’est nourri. Aujourd’hui, son oeuvre traduit pleinement le besoin de cet artiste singulier de n’obéir qu’à sa propre audace et il y réussit pleinement.
Julie Crenn
> A lire sur le site de Julie Crenn
Je n’ai plus peur de toi
L’exposition « Je n’ai plus peur de toi » nous plonge dans un monde onirique aux allures de conte, prenant parfois des airs de cauchemars, où les fantômes du passé de l’artiste se libèrent dans le geste créateur. Les lignes précises du dessin cohabitent avec un délicat pastel bleu ou rose qui se diffuse dans les toiles, ignorant les délimitations précises du crayon, criant leur liberté, et leur apaisement.
Le temps d’un vernissage, nous avons pu poser quelques questions à Edi Dubien :
Comment définiriez-vous votre univers ?
Un univers fait d’amour, d’oppositions, d’enfance, de chaos planétaire et de projections positives pour sauver le monde ou nous-même.
3 mots pour définir votre oeuvre ?
Dans mon travail il y a le mystère, l’espoir, une possibilité… J’aime faire des voeux d’amour.
Quelles références nourrissent votre univers ?
Je suis très sensible au travail de beaucoup d’artistes tels que Durer, Goya, Joseph Beuys, Chris Burden, Douglas Gordon, Vita Acconci, Penone, Gilberto Zorio, Enzo Cucchi, Luc Tuymans, etc.
Cette expo est la quatrième d’une série, en quoi consiste cette évolution ? Peut-on parler de cycle ?
Cette exposition est le quatrième volet d’une série dont les trois premiers opus s’intitulaient : I LOVE YOU EDI (2010) — LETTRE D’AMOUR À MOI-MÊME (2012) — RÉPARE-MOI (2014). Il est question dans ces trois premiers volets de montrer l’articulation et le parcours d’une reconnaissance personnelle. Le 4ème volet (JE N’AI PLUS PEUR DE TOI) en est l’aboutissement : le sujet fait face à ses peurs et se tient debout face au monde et aux dangers. Pour la suite, c’est la surprise… j’ai déjà commencé à travailler.
Edi Dubien, le peintre de sa propre vie
> Version française
Il n’est pas indifférent que Edi Dubien, qui affirme avec force être « dans chacune de mes œuvres » ait repris La Chambre à Arles (la troisième version, celle qui se trouve au musée d’Orsay) dont on sait qu’elle constitue peut-être un autoportrait « en creux » de Van Gogh. Le peintre solitaire se serait allégorisé dans une pauvre chaise, dramatiquement présente dans cet extraordinaire jeu de couleurs complémentaires. Or Dubien a traité La Chambre en noir et blanc, seul le lit conservant sa célèbre tonalité jaune, et a ajouté à droite une robe sobrement dessinée en quasi transparence, partiellement bleue. On ne peut pas ne pas rapprocher ce tableau de 2012 d’un autre, réalisé l’année précédente sous le titre Cendrillon. Or on ne voit pas la malheureuse créature de Perrault, mais un Pinocchio à l’air triste menacé par une pluie de chaises, revêtu de la même robe bleue. Nous ne doutons pas qu’il s’agisse ici d’un subtil autoportrait par celui qui a écrit : « Ni les coups, ni la culpabilité que se traîne chaque enfant maltraité ne m’a empêché de créer et de faire ma transition, peut-être plus difficilement que d’autres. »
Edi Dubien n’a évidemment pas la prétention de se comparer à Van Gogh, mais tout se passe, dans l’ensemble de sa peinture où dominent les autoportraits, comme s’il avait compris que lui aussi pratique une écriture picturale de l’extrême, mettant au bord du vide le tracé des rapports du sujet à son absolu, à cette Chose inaccessible dont il arrache quelques signes. Dubien peint sa vie, non exempte de terribles souffrances comme celle de Van Gogh, il la peint non pas pour raconter mais pour se manifester, pour littéralement s’écrire comme sujet, et s’écrivant, apprendre à s’effacer et faire face à l’œuvre venant se placer entre lui et la Chose qu’il poursuit. Dans Baiser doux, son autoportrait de profil approche ses lèvres d’un crâne mortuaire : que ce tableau apparemment morbide ne nous conduise surtout pas à confondre l’effort pictural de Dubien avec on ne sait quelle expérience masochiste.
Simplement, comprenons que la puissance rare de ces peintures vient d’un « vouloir faire l’œuvre » s’apparentant à un « vouloir montrer sa détresse » qui effectivement se situe, comme chez Michaux ou Artaud par exemple, au bord d’un déséquilibre.
Au bord seulement. Car il y a l’art, qui le sauve. Mais plus intensément que d’autres, parce qu’il a plus souffert que d’autres ( « J’ai trop connu le refus parce que j’étais différent »), Edi Dominique Dubien rejoint dans sa démarche ce que Freud disait de la Mélancolie : toute création plonge l’artiste dans un état de « dépendance du Moi » dont la sublimation et la création sont les produits les plus évidents de la transformation d’une pulsion en quelque chose dont on pourra dire : c’est beau, c’est fort.
Oui, belle et forte apparaît l’œuvre d’Edi Dubien. « Mais à quel prix » murmurera l’amateur capable de lire les messages que l’artiste adresse au monde, comme des bouteilles à la mer. Les autoportraits du peintre dans son enfance ou tel qu’il se voit aujourd’hui s’additionnent selon des Suites évolutives, se multiplient dans une sorte de hâte angoissée. Comment ne pas revenir au Van Gogh acharné dans son entreprise forcenée de peindre encore et toujours : « Je cherche à saisir le passage désespérément rapide des choses dans la vie… » Là, décidément, se trouve l’une des clefs essentielles de la création plastique d’Edi Dubien qui nous déconcerte autant qu’elle nous attire.
The painter of his own life
> English Version
It is not insignificant that Edi Dubien, who forcefully asserts to be « in each of my works » has taken Bedroom in Arles (the third version, located at the Musée d’Orsay) considered as perhaps Van Gogh’s self-portrait “in blank”. The allegory of the solitary painter is the poor chair, dramatically presented in an extraordinary play of complementary colors. Here Dubien renders the bedroom in black and white, only the single bed retains its famous yellow tone, and added on the right is a dress, soberly drawn and almost transparent, painted partially blue. This painting from 2012 should be compared to ‘Cinderella’, painted the previous year. This time however instead of the unfortunate creature Perrault, we find a sad looking Pinocchio, wearing the same blue dress, threatened by a shower of chairs. There’s no doubt this is a subtle self-portrait.
Edi Dubien does not pretend to compare himself to Van Gogh, clearly, although everything occurring throughout the whole body of his work, where self-portraits prevail, is as if he understands that he too practices a form of pictorial writing in the extreme, that takes the relationship of subject to absolute to the limits of its inaccessibleness, and from which he can merely tear off a few signs. Dubien paints his life not exempt from terrible suffering as that of Van Gogh and not to ‘tell’ his story but to ‘manifest’ it, literally, as its ‘subject’ so through the work he learns to delete, or at least to confront, that which comes between him and the ‘self’ he pursues. In Soft Kiss, his profiled self-portrait approaches the lips of a death skull : that this apparently morbid picture especially does not lead us to confuse the pictorial effort of Dubien with whatever kind of masochistic experience.
Simply put, we should understand the rare potency of his painting comes from ‘a need to make work’, akin to ‘a need to show its distress’, which in fact just as it did for Michaux or Artaud for instance, lies at the edge of instability ; although only at the edge, because art saves him. Edi Dominique Dubien’s approach corresponds to what Freud said of melancholy : all creation plunges the artist into a state of ‘dependency of the Me’ among which sublimation and creativity are the most obvious products of an impulse transformed into something of which we can say : it’s beautiful, it’s strong.
Yes, the work of Edi Dubien appears beautiful and strong, « but at what cost ? » murmurs the amateur capable of reading the messages the artist speaks to the world, like bottles to the sea. The self-portraits of the artist, as a child or as he is today, belonging to his Evolution Series, add up and multiply in a sort of anxious haste. We come back again inevitably to Van Gogh’s perseverance in his maniacal pursuit : to paint forever and always.
« I seek to capture the rapidly shifting elements of life … »
Herein lies the key essential to any interpretation of Edi Dubien’s work ; work that is as disconcerting as it is attractive.
Jean-Luc Chalumeau
> Texte original
