Edi Dubien

textes critiques

L’homme aux mille natures
Mac Lyon - Musée d’art contemporain de Lyon
commissaire d’exposition Matthieu Lelièvre
https://matthieulelievre.net/2020/08/07/edi-dubien-lhomme-aux-mille-natures/

JULIE CRENN
Critique d’art et commissaire d’expositions
Ma barbe nait comme le printemps
https://crennjulie.com/2021/03/16/texte-edi-dubien-ma-barbe-nait-comme-le-printemps/?fbclid=IwAR1nu8vqZcnymXIlcvbFbJVxLuZNoDLsMiH6ecsblPH8yG6f1kp6vxTbWmo
SAIN ET SAUF
5 Septembre 2020
Galerie Alain Gutharc Paris

Texte de Pascal Lièvre

L’écologie n’a pas seulement pour objet le réchauffement climatique, le recyclage ou l’énergie solaire, elle n’a pas seulement à voir avec les relations quotidiennes entre humain.e.s et non-humain.e.s. Elle a à voir avec l’amour, la perte, le désespoir et la compassion. Avec la dépression et la psychose. Avec le capitalisme et ce qui pourrait exister après le capitalisme. Avec l’étonnement, l’ouverture d’esprit et l’émerveillement. Le doute, la confusion et le scepticisme. Les concepts d’espace et de temps. Le ravissement, la beauté, la laideur, le dégoût, l’ironie et la douleur. La conscience et la perception. L’idéologie et la critique. La lecture et l’écriture. La race, la classe et le genre. La sexualité. L’idée du moi et les étranges paradoxes de la subjectivité. Elle a à voir avec la société. Elle a à voir avec la coexistence.
Dans la Californie de la fin des années soixante-dix, des groupes d’hommes gays décident de tourner le dos à l’hétérocentrisme afin de redéfinir leur orientation sexuelle sous l’angle du paganisme et renouer ainsi avec une identité plus fluide. Ce sont les Radical Faeries, qui comme les écoféministes, vivent en communauté, se positionnent contre le patriarcat et veulent déconstruire collectivement les schèmes de la domination avec l’idée d’appréhender le monde autrement et faire apparaître une nouvelle écologie des relations entre humain.e.s et non-humain.e.s.
Ces communautés s’inspirent des spiritualités traditionnelles amérindiennes et se rassemblent périodiquement pour célébrer une des huit fêtes païennes de l’année dans des lieux appelés sanctuaires qui sont la plupart du temps des endroits isolés dans la nature. En posant les gestes d’une nouvelle relation avec le vivant, ces hommes ne veulent plus performer une masculinité hégémonique hétérocentrée toxique, celle que théorisent au même moment des chercheur.e.s australien.ne.s comme Raewyn Connell en créant le concept de masculinité hégémonique définie comme la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes.
(the ecological thought, Timothy Morton, Harvard University Press, 2010, La Pensée écologique, Timothy Morton, traduit de l’anglais par Cécile Wajsbrot, éditions Zulma, février 2019)
(R.W. Connell, Masculinities, Cambridge, Polity Press ; Sydney, Allen & Unwin ; Berkeley, University of California Press, 1995)
(Donna Haraway dessine une nouvelle position qui rejette la dichotomie occidentale nature/culture car nature et culture sont si étroitement liées qu’elles ne peuvent être séparées.)
Les Radical Faeris sont heureusement plus intéressé.e.s à jeter les bases d’une nouvelle écologie basée sur une meilleure relation avec ce que nous nommons idéologiquement la nature et que Donna Haraway nomme natureculture. Ce sont les prémisses d’une écologie queer (Queer ecology) où les différentes subjectivités sont envisagées à travers les relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres, plutôt qu’en rapport à un référant anthropocentrique.
Depuis l’enfance, Edi Dubien construit un lien privilégié avec les autres expressions du vivant non-humain.e.s, les animal.e.s et les végétal.e.s. Il a pu trouver réconfort et compréhension à leurs côtés quand les humain.e.s le rejetaient car son corps ne répondait pas aux critères normatifs de représentation de la masculinité en cours dans la société. Edi Dubien apprit alors que les humain.e.s étaient enfermé.e.s dans des représentations étroites et qu’elles étaient prêtes à les imposer avec une violence sans limite.
C’est lors de ses fugues dans la nature qu’il a appris à panser ses blessures et construire, une masculinité respectueuse des autres formes du vivant, très éloignée de la norme imposée par les dominant.e.s. Il a appris dans ces moments privilégiés que la nature n’était pas cet endroit qui séparait les humain.e.s des autres vivant.e.s mais bien au contraire, un espace plein de ressources et de diversité où tout est interconnecté. Le contraire même de ce que la science a décrit pendant des siècles, en affirmant comme fait naturel l’ordre patriarcal sur la base duquel l’espèce humaine se serait constituée comme communauté, au nom de son caractère de miroir de la nature.
C’est un tout autre miroir que nous tend Edi Dubien dans ses dessins, peintures et sculptures où nous percevons autant de figures excentrées et mobiles d’une autre humanité rejetant l’idée d’un sujet cohérent comme origine mais cherchant plutôt un langage commun pour de nouvelles connexions avec les autres expressions du vivant. Les expositions d’Edi Dubien sont des espaces où la dénaturalisation des catégories binaires héritées de la modernité opère au profit d’une invraisemblable multitudes de formes et récits spéculatifs. Apparaissent alors des alliances qui interrogent notre capacité à construire des relations qui ne soient plus fondées sur un rapport de domination anthropocentré.
Les corps des jeunes hommes fusionnent avec des fougères dans un territoire où les animal.e.s nous apparaissent parfois fardé.e.s, ou vêtues avec des vêtements humain.e.s. Une mimèsis qui opèrent dans tous les sens, puisque les corps humain.e.s se végétalisent, que les animal.e.s s’humanisent ou que les végétal.e.s s’organisent. Si nos corps comme notre sexe ou notre genre sont construits, il suffit peut-être d’en modifier les matérialités pour que de nouvelles corporéités apparaissent et reformulent enfin une autre relation au vivant.
( Le terme "écologie queer" fait référence à une constellation de pratiques interdisciplinaires qui visent, de différentes manières, à perturber les articulations discursives et institutionnelles hétérosexistes dominantes de la sexualité et de la nature, et aussi à réimaginer les processus évolutifs, les interactions écologiques et les politiques environnementales à la lumière de la théorie queer. » Sandilands, Catriona Queer Ecology : Keywords for environmental studies » NYU Press )
Pascal Lièvre

SAIN ET SAUF
texte de Françoise Docquiert

Le travail d’Edi Dubien ne s’est jamais laissé prendre à un ordre du jour plus ou moins programmé. il joue au contraire avec l’expérimentation, l’inassigné, bref l’impossible c’est à dire le refus du modèle, de l’identique et du probable.

Avec tendresse, il recherche l’utilisation sans contraintes d’une liberté d’autant plus précieuse et toujours préservée dans l’ensemble de son travail. Il rejoint en cela une sorte d’utopie concrête toujours liée à son imaginaire et qu’il faconne à travers les dessins (peut etre le medium le plus connu de son travail ) mais aussi les peintures, la sculpture et les installations, autant de projets désirants portés par une force d’ouverture constante chez Edi Dubien. L’artiste renouvelle à son compte l’aventure de l’art moderne, en puisant dans son rapport aux formes et à la nature, une certaine ferveur pour conquérir un espace qui lui est propre.

L’appropriation des êtres, des objets peints et la constante communion entre l’oeuvre et la nature se retrouve avec la série Sain et Sauf, qu’il présentera à la galerie Alain Gutharc en septembre 2020. Cette succession d’oeuvres qu’elle soit animale, végétale ou humaine, dépasse évidement le cadre du portrait, de l’auto-portrait et plus généralement de la figuration. Edi Dubien y propose une suite de variations qui lui permet des interpretations différentes pour chaque medium. Il y présente des peintures - deux portraits d’animaux, mi-tendres mi ironiques avec pour titre Blaireau, histoire naturelle, et Chevreuil et des bas-reliefs d’Hommes cassés-Herbier, bustes de plâtres enrichis ou plutôt imprégnés de végétations et d’un Jeune homme Trans. La suite “narrative” de dessins sur papier canson sepia ou de couleur, est façonné de crayon, d’aquarelle, d’encre, d’acrylique diluée et de coulures. L’artiste reprend là encore les thématiques de l’enfance et de l’adolescence, parfois maltraitée parfois fragmentée, le plus souvent cachée. L’imaginaire envahit aussi son Ex Voto, installation d’un grand tepee de bois noirci aux têtes de lièvre dressées vers les nuages. Enfin, au sol, une nuée de petits lapins s’amusent encore face à de sombres canons.

La bienveillance et l’empathie sont des repères de plus en plus présents dans le travail d’Eli Dubien. Oubliant les zones d’ombre qui ont jalonné son parcours et sa colère qu’il a su transformer en rage créatrice, il aborde aujourd’hui le champ du récit comme une gigantesque narration avec ses anges et ses fantasmes. Autodidacte, Edi Dubien a appris du romantisme, du classicisme, du symbolisme et d’autres courants sans jamais répéter aucun modèle.Il a ainsi renversé les signes de tous les courants dont il s’est nourri. Aujourd’hui, son oeuvre traduit pleinement le besoin de cet artiste singulier de n’obéir qu’à sa propre audace et il y réussit pleinement.

Françoise Docquiert

https://next.liberation.fr/arts/2020/09/28/les-alliances-ephemeres-d-edi-dubien_1800766

Ecology isn’t just about global warming, recycling, and solar power-and also not just to do with everyday relationships between humans and nonhumans. It has to do with love, loss, despair, and com­passion. It has to do with depression and psychosis. It has to do with capi­talism and with what might exist after capitalism. It has to do with amaze­ment, open-mindedness, and wonder. It has to do with doubt, confusion, and skepticism. It has to do with concepts of space and time. It has to do with delight, beauty, ugliness, disgust, irony, and pain. It has to do with consciousness and awareness. It has to do with ideology and critique. It has to do with reading and writing. It has to do with race, class, and gen­der. It has to do with sexuality. It has to do with ideas of self and the weird paradoxes of subjectivity. It has to do with society. It has to do with coexistence. [1]
Timothy Morton
In California at the end of the seventies, groups of gay men decided to turn their backs on heterocentrism in order to redefine their sexual orientation through the prism of paganism and thus reconnect with a more fluid identity. They are the Radical Faeries, who like the ecofeminists, live as a community, position themselves against patriarchy and want to collectively deconstruct the models of domination with the idea of grasping the world differently and establish a new ecology of relations between the human and the non-human.

These communities find inspiration in traditional forms of native American spirituality and assemble periodically to celebrate one of the eight pagan holidays of the year in sites termed sanctuaries that usually are isolated areas found in nature. By establishing the gestures of a new relationship with the living, these men no longer want to perform a toxic, hegemonic, heterocentered masculinity, which was simultaneously the object of theoretical research by Australian scholars such as Raewyn Connell, defining the concept of hegemonic masculinity as the configuration of gender practices aimed at maintaining the perpetuation of the patriarchy and the domination of men over women [2].

Fortunately, the Radical Faeries were more interested in laying the foundation for a new ecology based on a better relationship with what we ideologically term nature and which Donna Haraway calls natureculture [3]. They are the premise for a Queer ecology [4] where different subjectivities are perceived through the relations they engage in with one another and with others, rather than in relation to an anthropocentric referent.

Since childhood, Edi Dubien has built a privileged link with other forms of non-human beings, animals and the vegetal. He found solace and understanding in their company when humans would reject him because his body did not conform to the normative criteria for a representation of masculinity at work in society. Edi Dubien then learned that humans had closeted themselves inside narrow representations and were ready to impose them with an unbounded violence.

It’s over the course of running away inside nature, again and again, that he learned how to heal his wounds and construct a masculinity that would be respectful of other forms of life, far removed from the norm imposed by those who dominated. He learned during such moments that nature wasn’t a place that separated humans from other living forms but on the contrary a place filled with ressources and diversity where everything is interconnected. The opposite of what science described over centuries when it stated that the patriarchal order was the nature of things, and on which the human species constituted itself as a community, entitled by having deemed itself the mirror of nature.

It’s a very different mirror that Eli Dubien puts forward in his drawings, paintings and sculptures in which we perceive remote and mobile figures from another humanity rejecting the idea of a coherent subject as origin, searching instead for a common language so as to make new connections with other expressions of the living. Eli Dubien’s exhibitions are spaces where the denaturalization of binary categories inherited from modernity operates for the benefit of an unlikely multitude of forms and speculative tales. Alliances then appear that question our ability to build relationships that are no longer based on anthropocentered domination.

The bodies of young men meld with ferns in a territory where animals appear to us wearing make-up, wearing human clothes. A mimesis operating in every direction since all human bodies become vegetal or that animals humanize themselves, or again that vegetal forms coalesce. If our bodies, as with our sex or gender, are a construction, it should perhaps suffice to modify its materialities so that new corporealities appear and reformulate at last another relationship to the living.

1- Timothy Morton, The Ecological Thought, Harvard University Press, 2010.

2- R.W. Connell, Masculinities, University of California Press, 1995.

3- Donna Haraway argues for a new position which rejects the western dichotomy of nature/culture because they are intimately linked that they cannot be separated.

4- The term ‘queer ecology’ refers to a constellation of interdisciplinary practices which aim in different ways to perturb the discursive and institutionally heterosexist articulations dominant in nature and sexuality, as well as rethinking the evolutionary processes, ecological interactions and environmental policies in light of queer theory. See Catriona Sandilands, “Queer Ecology”, in Key Words for Environmental Studies, NYU Press, 2016.

Pascal Lièvre 2020

EXPOSITION / voyage d’un animal sans mesure – Edi Dubien

21 septembre – 19 novembre 2017
vernissage
jeudi 21 septembre 2017 à 18h

Texte de Julie Crenn

If you ever get close to a human
And human behavior
Be ready, be ready to get confused
And me and my hereafter
There’s definitely, definitely, definitely no logic
To human behavior

Björk – Human Behaviour (Debut, 1993)

Les paroles de la chanson de Björk examinent le comportement humain du point de vue de l’Autre, celui de l’animal, du végétal, du minéral et de toutes autres manifestations du Vivant. Si vous vous approchez d’un humain, soyez prêts à la confusion, il n’y a définitivement aucune logique. Ce manque de logique, cette inclinaison à la confusion, au trouble, à la dérive, à la transformation, au mouvement, constituent les fondements de l’œuvre d’Edi Dubien. À travers ses peintures, dessins et installations, il nous livre sans concession son histoire : celui d’un individu qui a dû apprendre à apprivoiser son histoire, à se battre contre son corps et contre la société. Edi Dubien est né dans un corps à réparer et à reconstruire. Les extensions sont la matérialisation de la conscience d’un être envers son corps, la réalité du corps c’est la conscience.[1] Son œuvre accompagne son parcours, son histoire, pour en exprimer et en manifester la grande violence, mais aussi la détermination, le courage, la résistance et la beauté.

L’artiste s’est peu à peu construit un univers où le vivant, dans son ensemble, est mis en relation. La nature y est envisagée sans hiérarchie, sans catégorie, sans domination entre les êtres. Donna Haraway écrit : « Dans le pays légendaire appelé ʺOccidentʺ, la nature, aussi imprévisibles et contradictoires que puissent être ses manifestations, est depuis très longtemps l’opérateur clef des discours fondateurs. La nature est ce qui met en valeur la culture. C’est la zone de contraintes, de ce qui est donné, de la matière comme ressource ; la nature est la matière brute nécessaire pour l’action humaine, le champ de l’imposition du choix et le corollaire de l’esprit. La nature a également servi de modèle pour l’action humaine ; ou agir de manière non naturelle n’est en général pas considéré comme une chose saine, morale, légale, ni comme une bonne idée. »[2] La nature traverse et nourrit un imaginaire et une histoire dont l’artiste explore chaque étape. Se refusant à la traditionnelle opposition nature/culture, il s’inscrit pleinement dans le Vivant, au cœur d’un écosystème en perpétuelle évolution, d’un territoire en construction où la fixité des êtres et des choses est impossible. En ce sens, l’artiste fouille sans relâche le moment de l’enfance, les prémices du corps, de sa structuration et de sa performance. Si de manière traditionnelle, l’enfance est déterminée comme un moment idéal où l’innocence et insouciance sont reines, l’artiste échappe aux lieux communs en y injectant le trouble, la cruauté, la mélancolie, la peur et les fragilités. Enfant je n’avais pas le droit de pleurer, pleurer c’est la liberté et le départ de la rébellion. À l’image des dessins d’Henri Darger ou bien des céramiques de Françoise Pétrovitch, ses œuvres attestent d’un moment marqué par une dichotomie extrême où la férocité rencontre la poésie, l’innocence dialogue avec la violence. La vie et la mort s’y entrecroisent sans cesse, elles bataillent, se moquent, se mordent, s’embrassent et s’entrechoquent.

L’artiste convoque des ressorts poétiques, métaphoriques et symboliques pour traduire la violence et la complexité de son expérience personnelle. En échos aux œuvres de Frida Kahlo, d’Elke Krystufek, d’Ins A. Kromminga ou encore Grayson Perry, Edi Dubien formule une œuvre autobiographique dont la portée et l’engagement posent la question de la résistance où le politique (collectif) rejoint inévitablement le personnel (intime). L’autoportrait joue donc un rôle moteur au sein d’une cosmogonie où le récit du réel est combiné à une dimension étrange, surréelle et poétique. Ainsi, la chevelure du jeune garçon devient le motif surmontant un espace de projection où le visage de l’artiste est substitué à des scènes, des paysages, des symboles (une barque, une échelle, un arbre, un crâne, un costume d’homme, une maison), des jouets ou des animaux. Le visage absent laisse place à un imaginaire dense au sein duquel l’artiste se protège, se dévoile, se construit et se définit. Le visage absent est un aussi un espace où la fuite et l’échappée sont rendues possibles. Par là, il revisite et réinvente le récit de son enfance en représentant les étapes et les épreuves de son point de vue, celui d’un petit garçon étranger en son corps, victime d’une histoire déterminée par la violence. Au bout de mon doigt l’on peut trouver une pierre, un arbre, une possibilité d’exister.

L’entrelacement de la Nature et de l’enfance implique une réflexion sur le temps. Le refus de la fixité, du pouvoir et de l’autorité est éminemment présent dans ses choix stylistiques et ses gestes. Les images et les objets sont mus par la recherche et le mouvement. Les sujets échappent à une représentation pleine et révolue. Edi Dubien emploie des gestes arrêtés, rapides, brusques, il travaille les blancs, les réserves, les coulures. Tout ici est inachevé. Son style est mû par une énergie vitale, un besoin de vitesse, de renouvellement, de transformation. Conjointement à la vitalité de ses gestes, les sujets engagent une dualité où le temps, matière ambiguë, oscille entre la vie et la mort. L’artiste travaille ainsi la vanité, sujet classique et intemporel, posant la question de l’existence même. Les œuvres manifestent une violence : les corps sont fragmentés, inachevés, hybridés, fantomatiques. La notion du monstre est mise en lumière : celui ou celle qui se montre, qui fait part de son altérité, de sa différence, de son existence. Edi Dubien fouille la monstruosité strate par strate, de ses entrailles jusqu’au costume. De nombreuses œuvres traduisent le fait d’être un étranger à soi-même, la sortie et l’intolérance à soi et aux autres. Le monstre, la violence, les gestes brutaux, les relations convulsives entre les êtres proviennent de son histoire traumatisée. L’enfance d’Edi Dubien est marquée par la maltraitance, le harcèlement, les insultes, la honte et la peur. Le monstre n’est pas seulement « celui qui se montre », mais aussi celui qui ne protège pas, celui qui a ouvert des plaies indélébiles que l’artiste a du patiemment apprendre à soigner et à cicatriser. Les actes dévastateurs des biens pensants, le merveilleux est sous couvert de monstruosité. Les corps se défont douloureusement de liquides ou de matières superflues. L’évacuation est brutale, les corps vomissent, crachent, éructent des fluides qui émanent des différents membres et orifices. Les larmes figurées par des coulures d’un bleu profond donnent naissance à un lac, l’amorce d’un océan et d’un nouveau paysage. De la bouche du jeune garçon jaillit un liquide violemment projeté vers la gueule d’un chien ou vers un crâne humain. Ces fluides (ou végétaux) informent de la difficulté de communiquer avec l’Autre, ils constituent également des liens entre les êtres, entre les vivants et les morts, entre le passé et le présent.

La réflexion sur l’altérité et l’étranger l’amène à donner une représentation à la métamorphose, à la transformation, à la cohabitation des êtres et des paysages. « L’intrus m’expose excessivement. Il m’extrude, il m’exporte, il m’exproprie. ».[3] L’artiste doit reconquérir son propre corps : le définir, l’identifier, le réparer et le libérer. Un travail qui s’opère par le biais d’un apprivoisement de la figure animale qui est extrêmement présente dans son œuvre. Nous y rencontrons de manière récurrente des oiseaux, des chevaux, des chiens, des lièvres, les alter-ego de l’artiste. Il y a toujours une échappée dans mon travail, une échappée comme les fonds blancs, parfois je ferme les passages, je ne fais qu’un avec l’espace qui m’entoure. La quête de soi passe par l’identification, la transposition et la comparaison. Edi Dubien inscrit son corps dans ce travail d’observation et de compréhension du Vivant. Un territoire mouvant au sein duquel les corps mutent et s’hybrident : le tronc d’un arbre devient peu à peu la patte velue et griffue d’un chien ; un éléphanteau s’extrait d’une forme s’apparentant à un membre humain ou une pierre ; un rocher pointu est associé à un corps de chien. Dans le sillage d’œuvres comme celles de Javier Perez, Kiki Smith ou Giuseppe Penone, le Vivant est envisagé dans son ensemble : humain, végétal, animal, minéral, etc. Edi Dubien donne une représentation, une image sensible et physique à ce lien puissant qui unit les organismes vivants. Une mise en relation à la fois fascinante et troublante qui remet en cause l’anthropocentrisme. Tristan Garcia écrit : « On peut bien faire l’éloge des frontières, cet éloge sonne creux : lorsque la question devient de tracer concrètement ces frontières, il n’y a plus aucun fondement pour placer sous notre trait politique une ligne déjà inscrite dans l’espace naturel et social. Au terme du lent processus de décomposition de nos catégories classificatoires, aucune ligne inscrite dans la nature des choses n’est assez nette pour permettre de fonder absolument nos représentations : tout déborde, tout semble trop flou, dégradé, nuancé. Même la frontière de notre humanité n’est plus assurée. »[4]

Edi Dubien s’empare de l’image du fleuve pour parler de sa vie, de son corps et de son œuvre. Le fleuve est un élément naturel en mouvement, une course, un écosystème fluide, imprévisible, violent et rassurant. Un territoire dont la finitude est indéterminable, un corps qui performe à l’infini. En ce sens, la question du genre en tant que construction performative trouve un miroir pertinent avec son approche du Vivant. À travers ses peintures, dessins et installations, l’artiste met en formes et en images son histoire, son expérience, son corps. Au-delà de la dimension à la fois autobiographique et introspective, il traite de problématiques insuffisamment inscrites dans un imaginaire collectif encore trop formaté par les normes, les codes et les mesures. Edi Dubien nous livre les affres et les méandres de son histoire intime. Chacune de ses œuvres présente un corps qui traverse le temps. Un corps meurtri, fragmenté, augmenté, hybridé, violenté. Un corps muni d’une béquille, une longue branche d’arbre grâce à laquelle il prend appui. Un corps qui se tient debout. Un corps sans mesure, sans limites qui n’en finit pas de résister.

Notes /

[1] Avec ses mots, Edi Dubien s’est glissé dans le texte.

[2] HARAWAY, Donna. « La seconde sœur-OncomouseTM (1997) », in HACHE, Émilie. Écologie politique, cosmos, communautés, milieux. Paris : Editions Amsterdam, 2012.

[3] NANCY, Jean-Luc. L’Intrus. Paris : Galilée, 2000, p.42.

[4] GARCIA, Tristan. Nous. Paris : Grasset, 2017, p.185

EXPOSITION / voyage d’un animal sans mesure – Edi Dubien

21 septembre – 19 novembre 2017
vernissage
jeudi 21 septembre 2017 à 18h

https://crennjulie.com/2017/07/25/texte-exposition-voyage-dun-animal-sans-mesure-edi-dubien-maison-des-arts-centre-dart-contemporain-de-malakoff/

Julie Crenn


L’exposition « Je n’ai plus peur de toi » nous plonge dans un monde onirique aux allures de conte, prenant parfois des airs de cauchemars, où les fantômes du passé de l’artiste se libèrent dans le geste créateur. Les lignes précises du dessin cohabitent avec un délicat pastel bleu ou rose qui se diffuse dans les toiles, ignorant les délimitations précises du crayon, criant leur liberté, et leur apaisement.

Le temps d’un vernissage, nous avons pu poser quelques questions à Edi Dubien :

Comment définiriez-vous votre univers ?

Un univers fait d’amour, d’oppositions, d’enfance, de chaos planétaire et de projections positives pour sauver le monde ou nous-même.

3 mots pour définir votre oeuvre ?

Dans mon travail il y a le mystère, l’espoir, une possibilité… J’aime faire des voeux d’amour.

Quelles références nourrissent votre univers ?

Je suis très sensible au travail de beaucoup d’artistes tels que Durer, Goya, Joseph Beuys, Chris Burden, Douglas Gordon, Vita Acconci, Penone, Gilberto Zorio, Enzo Cecchi, Luc Tuymans, etc.

Cette expo est la quatrième d’une série, en quoi consiste cette évolution ? Peut-on parler de cycle ?

Cette exposition est le quatrième volet d’une série dont les trois premiers opus s’intitulaient : I LOVE YOU EDI (2010) — LETTRE D’AMOUR À MOI-MÊME (2012) — RÉPARE-MOI (2014). Il est question dans ces trois premiers volets de montrer l’articulation et le parcours d’une reconnaissance personnelle. Le 4ème volet (JE N’AI PLUS PEUR DE TOI) en est l’aboutissement : le sujet fait face à ses peurs et se tient debout face au monde et aux dangers. Pour la suite, c’est la surprise… j’ai déjà commencé à travailler.
« JE N’AI PLUS PEUR DE TOI »
By : Arnaud Idelon | Date 23.04.2016


Edi Dominique Dubien,
le peintre de sa propre vie
par Jean-Luc Chalumeau (16/01/2014)

Version française

Il n’est pas indifférent que Edi Dominique Dubien, qui affirme avec force être « dans chacune de mes œuvres » ait repris La Chambre à Arles (la troisième version, celle qui se trouve au musée d’Orsay) dont on sait qu’elle constitue peut-être un autoportrait « en creux » de Van Gogh. Le peintre solitaire se serait allégorisé dans une pauvre chaise, dramatiquement présente dans cet extraordinaire jeu de couleurs complémentaires. Or Dubien a traité La Chambre en noir et blanc, seul le lit conservant sa célèbre tonalité jaune, et a ajouté à droite une robe sobrement dessinée en quasi transparence, partiellement bleue. On ne peut pas ne pas rapprocher ce tableau de 2012 d’un autre, réalisé l’année précédente sous le titre Cendrillon. Or on ne voit pas la malheureuse créature de Perrault, mais un Pinocchio à l’air triste menacé par une pluie de chaises, revêtu de la même robe bleue. Nous ne doutons pas qu’il s’agisse ici d’un subtil autoportrait par celui qui a écrit : « Ni les coups, ni la culpabilité que se traîne chaque enfant maltraité ne m’a empêché de créer et de faire ma transition, peut-être plus difficilement que d’autres. »

Edi Dominique Dubien n’a évidemment pas la prétention de se comparer à Van Gogh, mais tout se passe, dans l’ensemble de sa peinture où dominent les autoportraits, comme s’il avait compris que lui aussi pratique une écriture picturale de l’extrême, mettant au bord du vide le tracé des rapports du sujet à son absolu, à cette Chose inaccessible dont il arrache quelques signes. Dubien peint sa vie, non exempte de terribles souffrances comme celle de Van Gogh, il la peint non pas pour raconter mais pour se manifester, pour littéralement s’écrire comme sujet, et s’écrivant, apprendre à s’effacer et faire face à l’œuvre venant se placer entre lui et la Chose qu’il poursuit. Dans Baiser doux, son autoportrait de profil approche ses lèvres d’un crâne mortuaire : que ce tableau apparemment morbide ne nous conduise surtout pas à confondre l’effort pictural de Dubien avec on ne sait quelle expérience masochiste.

Simplement, comprenons que la puissance rare de ces peintures vient d’un « vouloir faire l’œuvre » s’apparentant à un « vouloir montrer sa détresse » qui effectivement se situe, comme chez Michaux ou Artaud par exemple, au bord d’un déséquilibre.
Au bord seulement. Car il y a l’art, qui le sauve. Mais plus intensément que d’autres, parce qu’il a plus souffert que d’autres ( « J’ai trop connu le refus parce que j’étais différent »), Edi Dominique Dubien rejoint dans sa démarche ce que Freud disait de la Mélancolie : toute création plonge l’artiste dans un état de « dépendance du Moi » dont la sublimation et la création sont les produits les plus évidents de la transformation d’une pulsion en quelque chose dont on pourra dire : c’est beau, c’est fort.

Oui, belle et forte apparaît l’œuvre d’Edi Dominique Dubien. « Mais à quel prix » murmurera l’amateur capable de lire les messages que l’artiste adresse au monde, comme des bouteilles à la mer. Les autoportraits du peintre dans son enfance ou tel qu’il se voit aujourd’hui s’additionnent selon des Suites évolutives, se multiplient dans une sorte de hâte angoissée. Comment ne pas revenir au Van Gogh acharné dans son entreprise forcenée de peindre encore et toujours : « Je cherche à saisir le passage désespérément rapide des choses dans la vie… » Là, décidément, se trouve l’une des clefs essentielles de la création plastique d’Edi Dominique Dubien qui nous déconcerte autant qu’elle nous attire.

http://www.visuelimage.com/verso/index.php

++++English version

The painter of his own life.

It is not insignificant that Edi Dominique Dubien, who forcefully asserts to be "in each of my works" has taken Bedroom in Arles (the third version, located at the Musée d’Orsay) considered as perhaps Van Gogh’s self-portrait “in blank”. The allegory of the solitary painter is the poor chair, dramatically presented in an extraordinary play of complementary colors. Here Dubien renders the bedroom in black and white, only the single bed retains its famous yellow tone, and added on the right is a dress, soberly drawn and almost transparent, painted partially blue. This painting from 2012 should be compared to ‘Cinderella’, painted the previous year. This time however instead of the unfortunate creature Perrault, we find a sad looking Pinocchio, wearing the same blue dress, threatened by a shower of chairs. There’s no doubt this is a subtle self-portrait.

Edi Dominique Dubien does not pretend to compare himself to Van Gogh, clearly, although everything occurring throughout the whole body of his work, where self-portraits prevail, is as if he understands that he too practices a form of pictorial writing in the extreme, that takes the relationship of subject to absolute to the limits of its inaccessibleness, and from which he can merely tear off a few signs. Dubien paints his life not exempt from terrible suffering as that of Van Gogh and not to ‘tell’ his story but to ‘manifest’ it, literally, as its ‘subject’ so through the work he learns to delete, or at least to confront, that which comes between him and the ‘self’ he pursues. In Soft Kiss, his profiled self-portrait approaches the lips of a death skull : that this apparently morbid picture especially does not lead us to confuse the pictorial effort of Dubien with whatever kind of masochistic experience.

Simply put, we should understand the rare potency of his painting comes from ‘a need to make work’, akin to ‘a need to show its distress’, which in fact just as it did for Michaux or Artaud for instance, lies at the edge of instability ; although only at the edge, because art saves him. Edi Dominique Dubien’s approach corresponds to what Freud said of melancholy : all creation plunges the artist into a state of ‘dependency of the Me’ among which sublimation and creativity are the most obvious products of an impulse transformed into something of which we can say : it’s beautiful, it’s strong.

Yes, the work of Edi Dominique Dubien appears beautiful and strong, "but at what cost ?" murmurs the amateur capable of reading the messages the artist speaks to the world, like bottles to the sea. The self-portraits of the artist, as a child or as he is today, belonging to his Evolution Series, add up and multiply in a sort of anxious haste. We come back again inevitably to Van Gogh’s perseverance in his maniacal pursuit : to paint forever and always.

"I seek to capture the rapidly shifting elements of life ..."

Herein lies the key essential to any interpretation of Edi Dominique Dubien’s work ; work that is as disconcerting as it is attractive.

http://www.visuelimage.com/verso/index.php

The painter of his own life.

It is not insignificant that Edi Dominique Dubien, who forcefully asserts to be "in each of my works" has taken Bedroom in Arles (the third version, located at the Musée d’Orsay) considered as perhaps Van Gogh’s self-portrait “in blank”. The allegory of the solitary painter is the poor chair, dramatically presented in an extraordinary play of complementary colors. Here Dubien renders the bedroom in black and white, only the single bed retains its famous yellow tone, and added on the right is a dress, soberly drawn and almost transparent, painted partially blue. This painting from 2012 should be compared to ‘Cinderella’, painted the previous year. This time however instead of the unfortunate creature Perrault, we find a sad looking Pinocchio, wearing the same blue dress, threatened by a shower of chairs. There’s no doubt this is a subtle self-portrait.

Edi Dominique Dubien does not pretend to compare himself to Van Gogh, clearly, although everything occurring throughout the whole body of his work, where self-portraits prevail, is as if he understands that he too practices a form of pictorial writing in the extreme, that takes the relationship of subject to absolute to the limits of its inaccessibleness, and from which he can merely tear off a few signs. Dubien paints his life not exempt from terrible suffering as that of Van Gogh and not to ‘tell’ his story but to ‘manifest’ it, literally, as its ‘subject’ so through the work he learns to delete, or at least to confront, that which comes between him and the ‘self’ he pursues. In Soft Kiss, his profiled self-portrait approaches the lips of a death skull : that this apparently morbid picture especially does not lead us to confuse the pictorial effort of Dubien with whatever kind of masochistic experience.

Simply put, we should understand the rare potency of his painting comes from ‘a need to make work’, akin to ‘a need to show its distress’, which in fact just as it did for Michaux or Artaud for instance, lies at the edge of instability ; although only at the edge, because art saves him. Edi Dominique Dubien’s approach corresponds to what Freud said of melancholy : all creation plunges the artist into a state of ‘dependency of the Me’ among which sublimation and creativity are the most obvious products of an impulse transformed into something of which we can say : it’s beautiful, it’s strong.

Yes, the work of Edi Dominique Dubien appears beautiful and strong, "but at what cost ?" murmurs the amateur capable of reading the messages the artist speaks to the world, like bottles to the sea. The self-portraits of the artist, as a child or as he is today, belonging to his Evolution Series, add up and multiply in a sort of anxious haste. We come back again inevitably to Van Gogh’s perseverance in his maniacal pursuit : to paint forever and always.

"I seek to capture the rapidly shifting elements of life ..."

Herein lies the key essential to any interpretation of Edi Dominique Dubien’s work ; work that is as disconcerting as it is attractive.